Nous sommes installés sur la banquette de
la pizzeria. Cette fulgurante envie de pizza avait pris le dessus
sur moi et j’étais maintenant satisfaite de me trouver
devant ma quatre-fromages. Jean ne cesse de nous poser des
questions entre deux bouchées. Il y a un bouton pour
l’arrêter celui-là ? Car j’ai les
oreilles qui commencent à chauffer avec ses
« comment »,
« pourquoi »,
« quand », etc.
- Quand je pense que
vous vous êtes trouvés grâce à moi, se
félicite-t-il.
- Tu comptes t’en attribuer
tout le mérite combien de temps ?
- Jusqu’au discours que je
prononcerai à votre mariage,
pourquoi ?
Bing, en plein sur le milieu du
crâne ! Non, mais avouez qu’il le cherche aussi.
Je ne sais pas ce qui est le pire : parler de mariage alors
qu’on est ensemble que depuis peu de temps ? Croire
qu’il sera invité à un hypothétique
mariage alors qu’il ne sait pas se tenir en
société ? Ou parler de mariage tout court, alors
que ça à le don de me foutre les nerfs quand
ça me concerne ?
- Tu es suicidaire mon
petit Jeannot ?
- Pourquoi tant de haine et de
violence dans un monde si cruel ?
- Parce
que !
Il mord énergiquement dans sa part et
mange en silence. Je crois qu’il est encore vexé mon
petit Jean… Roh… De toute façon, dans une part
de pizza, je vous parie qu’il aura tout oublié et
qu’il se mettra à parler de destin,
âmes-sœurs et autres débilités de ce
genre.
- Dire qu’elle
t’a plu, alors qu’elle bousillait tes
godasses.
- Jean, s’il te plaît,
on est en train de manger, lui dis-je.
Je me suis trompée,
c’était seulement une bouchée plus tard
qu’il s’est décidé à reparler. Par
contre, question débilités, je ne
m’étais pas vraiment
trompée.
- Elle est mignonne
quand elle est bourrée, déclare Maxence sortant enfin
de son mutisme.
- Mais bien
sûr…
- Je t’assure, j’ai
adoré ta façon de m’aborder.
- Si tu le dis… De toute
façon je ne m’en souviens pas.
- On peut toujours te
rafraîchir la mémoire, s’enthousiasme
Jean.
Max acquiesce d’un signe de
tête. Je crois que ça va être parti pour
l’une des histoires les plus humiliantes de ma vie, mais bon
je les laisse dire. Je pense que ça réussira à
me dégoûter de la grosse cuite qui donne
l’impression d’avoir les cheveux qui poussent à
l’intérieur du crâne le lendemain matin.
- C’était
au mois de juillet dernier.
- Ca je m’en souviens,
soupiré-je.
- Chut, laisse-moi raconter une
jolie histoire.
- D’accord.
- C’était donc au
mois de juillet dernier. Je t’avais invitée à
l’une des fêtes que je donnais, comme d’habitude
en bref. J’avais aussi invité Maxence car je savais
qu’il allait bientôt arriver au lycée et je
voulais qu’il connaisse quelques personnes pour qu’il
ne prenne pas peur en voyant les cas qu’il y a au
bahut.
Ah bon ? A-t-il seulement
réfléchit un instant qu’il invite plus de
« cas » différents dans ses
fêtes qu’il n’y en a dans tout le
lycée ? Je crois que je gagnerais la médaille
d’or s’il y avait une olympiade des
« cas ».
- Je suis donc venu
à reculons. Des fêtes de lycéens qui ne pensent
qu’à se saouler et à sauter sur tout ce qui
bouge, complète Maxence.
- Je te rappelle que tu es aussi
un lycéen, au cas où tu l’aurais
oublié.
- Oui, mais pas de la race des
petits excités qui au bout d’une gorgée de
panaché danse déjà comme des
épileptiques sur les tables.
- Pas faux, suis-je obligée
d’admettre.
- Je suis arrivé avec
une petite heure de retard et tu étais déjà
passablement
éméchée.
C’est vrai, j’ai demandé
à ma copine la vodka de m’accompagner dès le
début de la soirée… Mais au bout d’une
heure je devais seulement être pompette ? Même si
je crois plutôt que j’étais à la limite
du munichois à la fête de la bière…
Pleine comme une barrique en somme.
- Dès que tu
m’as vu tu t’es accrochée à
moi.
- T’as l’air
d’un garçon stable, fallait bien quelqu’un pour
m’aider à marcher, plaisanté-je.
- C’est pour ça que
tu m’as hurlé : « toi, tu ferais un
bon quatre heures » dans les
oreilles ?
- Je devais avoir
faim…
- C’est pour ça que
tu m’as pincé les fesses ?
Poursuit-il.
- Euh… Je tâtais la
marchandise ?
Quoi ? Je ne vais pas
admettre que « désinhibée »
n’est qu’un doux euphémisme en ce qui me
concerne. J’y peux rien si quand je suis ivre je perds toute
notion de ce qui est bien ou mal et puis c’est à moi
de me sentir frustrée, non ? Je touche à ses
adorables petites fesses et je ne m’en souviens même
pas… Je sais que je pourrais le faire maintenant, mais
bizarrement je suis une personne très timide lorsqu’il
s’agit de ce genre de choses.
- Je crois que la
marchandise était bonne, continue-t-il, vu que tu ne
m’as pas lâchée pour autant. Quand je suis
allé t’asseoir sur l’une des banquettes, tu
m’as lancé un regard plein de pitié et tu
m’as dit : « s’il te plaît ne me
laisse pas ».
- Je redeviens sensible quand
j’ai bu ? Oh mon dieu ! Je crois que c’est le
truc le plus inquiétant que j’ai entendu
jusqu’à lors.
- T’enflammes pas trop vite,
ricane Jean de son côté.
Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai
pu faire de pire ? Je vois difficilement chose plus humiliante
pour moi que d’être prise en pitié par
quelqu’un, surtout quand j’ai quémandé
cette compassion.
- Je suis
restée avec toi, tu semblais vraiment perdue,
mais…
- Mais ?
Répété-je à mon tour.
- Quand tu as passé ton
bras autour de mon épaule et commencé à dire
que j’étais le mec le plus craquant que tu avais vu,
j’me suis douté que tu n’étais pas si
désespérée que ça.
- Wouhou ! J’peux
continuer à picoler comme un trou.
La bonne nouvelle de la soirée !
Euh… Je sais, c’est pas bien, mais j’aime bien
m’amuser…
- Pour que tu dragues
d’autres mecs ? S’exclame Maxence.
- Mais non ! Tu seras
là pour me surveiller.
- Ouais…
- Ca s’est
arrêté là ? Demandé-je. Parce que
je ne vois pas ce qu’il y a de si terrible dans ce que
j’ai fait.
- On lui parle de quoi en
premier : du moment où elle a commencé à
se dessaper ou quand elle s’est installée sur toi
à califourchon pour faire encore plus
« strip-tease » ?
- Quoi ?
Hurlé-je.
Pourquoi tout le monde s’est
retourné sur moi ? J’ai crié si fort que
ça ? J’ai juste envie de me planquer sous la
table, mais ils s’imagineraient encore des choses… Et
il a flashé sur moi après ça ?
J’aurais pris peur, je me fais peur moi-même…
C’est quoi la marque des cocktails sans alcool au fait ?
Je crois que je vais faire un partenariat avec eux pour les
prochaines soirées… Punaise, après ça
comment je vais faire pour que les gens me croient quand je dis que
je suis plutôt pudique ?
-
Déshabillée un peu ou beaucoup ?
- Disons que si je ne
t’avais pas arrêtée…
- Oui ?
- Si je te dis que tu voulais
m’offrir ton soutif ?
- Ah ouais… Quand
même…
J’ai envie de me noyer dans la
pizza… Une corde, ils ont pas ça ici ?
C’est génial… Enfin le truc rassurant
c’est que ça doit être la première fois
que je le fais, il ne me manque aucun soutien-gorge dans mon
placard…
- C’est bizarre,
finalement je me serais mieux portée sans le savoir. On peut
passer les autres détails pour arriver jusqu’au moment
où j’ai esquinté tes chaussures.
- Tu t’es penchée
pour essayer de m’embrasser et tu t’es sentie mal
à ce moment-là. Faut dire que tu t’étais
bien déchaînée avec ta petite
danse.
- Ah oui, ricane de nouveau Jean.
Quand elle a collé ses fesses devant ton visage et
qu’elle s’est mise à se
déhancher ?
- Je me
déteste…
- T’as juste eu le temps de
te lever avant de…
- C’est bon… Pas
besoin d’en savoir plus…
Mister Cocktail… Mister Cocktail…
Au moins j’ai retrouvé le nom de mon futur sponsor.
L’alcool n’a pas grillé tous mes neurones.
J’ai juste envie de rentrer chez moi et de me cacher sous la
couette. Pourquoi Jean ne m’en a pas parlé
avant ? Enfin, j’aurais bien aimé savoir avant de
passer pour la fille que je ne suis pas vraiment… Tiens, tu
m’étonnes qu’on me regarde de travers au
lycée. Si je fais des trucs dans le genre à chaque
fois que je suis alcoolisée…
- Ca va pas Sam ?
Me demande Max.
- Super, tu te sentirais comment
en apprenant ça ? Finalement tu n’avais pas si
tort l’autre jour en me disant que j’allais rouler sous
la table…
Je me lève et vais
payer pour tout le monde. J’ai pris un gros seau d’eau
froide sur la tête… Ca n’a pas l’air
extrêmement grave quand c’est raconté comme
ça, j’aurais été la première
à me marrer si c’était arrivé à
quelqu’un d’autre, mais là… C’est
moi la principale concernée et c’est beaucoup moins
drôle d’un seul coup.
Je fais signe aux garçons de me rejoindre. Nous sortons en
silence. Je ne sais pas vraiment quoi dire. Maxence et moi
raccompagnons Jean jusqu’à son immeuble. Même si
la soirée n’a pas été des plus
folichonnes pour moi, au moins nous avons sorti le Jeannot de son
carcan familiale et il a au moins pu se marrer, même si
c’est à mes dépends.
- Bonne nuit Jeannot,
lui dis-je alors qu’il s’apprête à
rentrer.
- Bonne nuit et ne te tracasse pas
pour ça, on a tous fait des conneries quand on était
bourré, t’es pas la seule dans ce cas.
- Ouais, laissé-je
échapper pas très
convaincu.
Une bise et une main serrée plus tard, je
me retrouvais seule avec Maxence. Je sais que ma mère
était censée venir me rechercher chez Jeannot et que
je suis en train de me les cailler comme pas une, mais j’ai
besoin d’avoir quelques dernières explications avant
de rentrer chez moi.
- Pourquoi je
t’ai tapé dans l’œil ?
Demandé-je enfin alors que nous continuons à marcher
sans trop savoir où nous allons.
- Je sais pas… Tu semblais
vraiment fragile sous tes airs de fille délurée et
quand j’ai commencé à vouloir te
protéger du regard des autres, je me suis dit qu’il y
avait peut-être quelque chose.
- A ta place j’aurais fui
devant un cas comme ça.
- Faut croire que j’aime les
cas comme tu dis.
Il s’arrête pour me serrer dans ses
bras. Je me réchauffe petit à petit. Il me semble que
je me sentais mal y a quelques minutes… Ah j’ai
oublié, est-ce grave docteur si j’oublie ce qui me
tracasse dès que je suis dans ses
bras ?