Dix
petites minutes ! Seulement dix petites minutes plus tard et
tout était finie, j’aurais peut-être juste eu un
sourire idiot sur le visage, mais j’aurais imputé
ça à la drogue… Bon, ok, je ne me shoote pas,
mais je peux toujours bien dire le contraire non ? Maintenant
je vais avoir le droit aux regards attendris, aux petites
réflexions à la Jeannot, mais aussi au sempiternel
discours sur le sexe… Si elle savait ! En fait, non, il
ne vaut mieux pas qu’elle sache.
Elle s’approche dangereusement du canapé. Aucun de mes
membres ne bouge et pourtant ce n’est pas l’envie qui
manque. Je suis totalement paralysée, impossible de me
détacher de Maxence qui ne fait aucun effort pour
m’aider. Si je ne devais pas me pendre, je serais bien
tentée de le tuer.
Ah tiens, un de mes muscles semble apte à faire son travail.
En fait non, deux si on compte ma langue, mais là
n’est pas la solution à mon problème. Je
commence à me redresser. Encore un petit effort et
c’est…
- Oups, désolée, je vois que je
dérange. Je vais aller faire un petit tour dans la
cuisine.
Non ! Trop tard ! Espèce de
cerveau à la noix, le jour où tu fonctionneras
correctement Annie Cordy chantera du métal.
- Non c’est bon madame, vous pouvez
rester. De toute façon je dois y aller.
Super ! Il se casse et il me laisse seule
face à cette situation mère/fille des plus
délicates. Bon sang ! N’a-t-il jamais eu à
faire face à cette expression mielleuse qui se dessine sur
le visage du « bon » parent pendant que le
« mauvais » sort la carabine ?
- Oh quel dommage !
Oui, quel dommage, tu ne vas pas pouvoir nous
espionner depuis la cuisine. Quoi que, la sachant à
côté, il ne se serait rien passé
d’extraordinaire.
- Quelle mauvaise personne je fais !
S’exclame-t-elle d’un seul coup. J’ai
oublié de me présenter. Je suis Karine, la maman de
Samantha.
Pourquoi se sent-elle obligée de
dire mon prénom en entier dans des moments
pareils ? Quelle idée aussi j’ai eu de
naître à l’époque où l’on
donnait ses prénoms dignes des feux de l’amour. Je
hais mon prénom ! C’est comme s’il me
destinait à me caser avec un Brandon ou un Josh… Quoi
que quand je regarde Josh Hartnett, je veux bien que cette
prophétie se réalise.
- Enchanté madame, je m’appelle
Maxence. Je suis le cousin de Jean. - Voyons,
appelle-moi Karine, je ne pense pas être assez vieille pour
que l’on m’appelle madame.
J’hallucine où elle est en train de
minauder comme une adolescente bourrées
d’hormones ? Maman, fait gaffe à ce que tu
fais ! C’est mon mien, ma future
propriété ! Euh… Je crois que je commence
à divaguer là.
- Attends un moment, c’est toi qui as
raccompagné Samantha hier soir ?
Continue-t-elle. - Oui,
c’est bien moi. - Ah !
D’accord.
Elle m’adresse un clin d’œil
qui se veut imperceptible et complice. Je crois que je vais aller
me nettoyer les yeux avec de la javel avant de me
pendre…
Maxence se relève du canapé où on était
toujours assis. Espèce de lâche ! Ne
m’abandonne pas maintenant. Aie pitié de cette pauvre
petite Sam qui s’apprête à vivre l’une des
pires soirées de sa vie !
- Je suis désolé de partir
aussi vite, mais je ne veux pas être en retard à mon
travail.
Menteur ! Tu ne reprends qu’à
neuf heures ce soir et il est à peine cinq heures de
l’après-midi !
- Oh… Et bien je pense que nous nous
reverrons Maxence. Ravie de t’avoir
rencontré. - Je le pense
aussi et tout le plaisir fut pour moi.
Tant de politesse… Je suis à la
limite de décorer une seconde fois ses si belles
chaussures ! Non, mais je vous jure, discours plus hypocrite
tu meurs.
- Sammy, tu ne raccompagnes pas ton ami
jusqu’à la porte ?
Pourquoi ? Je vois pas
l’utilité, je peux très bien l’insulter
dans le salon. Ca donnera le même effet non ?
- Très bien, soupiré-je
à contrecœur.
Vu le sourire qui grandit sur son visage, elle
est très satisfaite de cette réponse… Dommage,
j’aurais dû dire non.
Je
fais signe à Maxence de passer devant moi, que je le suis.
De toute façon, si je ne le faisais pas je crois qu’on
me ferait avancer contre mon gré. N’est-ce pas
chère maman ?
Il adresse un dernier « au revoir » à
ma mère et ouvre la porte. Une fois dehors, je la referme
derrière nous et me mets ma tête devant le judas.
Désolée maman, tu ne pourras ni voir, ni entendre ce
qu’il va se passer. Au moins une chose positive.
- Bon courage pour ce soir, dis-je en
accentuant sur le « ce
soir ». - On dirait que
tu es énervée…
Non ? Sans blague ? En plus de ne pas
avoir pu t’embrasser, je vais devoir me taper
l’excitation de ma mère toute la soirée. Je
l’entends déjà chantonner la marche
nuptiale…
- Tu vas être en retard si tu ne te
dépêches pas… - Ca ne
répond pas à ma question. - Et ben tant
pis… C’était une après-midi sympa, au
revoir.
Je me retourne et m’apprête à
ouvrir de nouveau la porte quand une main vient se poser sur mon
bras et m’oblige à me retourner.
- Hey ! Vas-y mollo. - Tu penses
vraiment t’en tirer avec un :
« c’était une après-midi sympa, au
revoir » ?
Ben au moins j’aurais
essayé… C’est peut-être là
l’essentiel, non ?
- Qu’est-ce que tu veux que je te
dise ?
- La
vérité ! Pourquoi alors que tu étais
sympa et accessible tout à l’heure, tu redeviens la
Sam froide et distante ?
Je crois qu’il vient de recoller au
score… C’est vrai, alors que j’avais entrouvert
ma carapace, elle s’est refermée quand ma mère
est entrée dans la maison.
- Je… -
Tu ?
- Oh
et puis merde ! Tu veux savoir la vérité,
c’est ça ? Tu veux que je commence par
quoi ? Par le père qui nous lâche pour une pute,
par l’ex petit copain qui a carrément profité
de ma jeunesse et de mon innocence ou par les sentiments que je
commence à ressentir pour toi alors que je
m’étais jurée de ne plus jamais me faire berner
par un mec ? Alors, vas-y, je t’écoute, par quoi
je commence ? Ah bah, non, je suis bête, tu dois aller
au boulot, je voudrais pas te mettre en retard non
plus !
Je n’ai pas encore eu le temps de déverser tout ce qui
remplit mon esprit et mon cœur que je me retrouve
plaquée contre la porte ses lèvres contre les
miennes. C’est comme s’il avait entendu mon souhait de
la veille à retardement et je dois bien avouer que je
l’avais pas vu venir…
Une fois la surprise passée, je commence à me
détendre et mieux encore à prendre part à ce
baiser. Je place mes mains autour de sa nuque alors que les siennes
sont sur mes hanches. Inconsciemment, je cherche à accentuer
ce baiser. Tant pis si je manque d’air, j’aurais tout
le temps de respirer plus tard ! Seulement, Maxence
n’est pas du même avis et détache peu à
peu sa bouche de la mienne.
- Wow…
C’est la seule chose que mon esprit est
capable de traduire parmi tout mon flot de pensées. Il se
met à sourire.
- Quoi ?
- Sam Henry qui perd ses mots… Je crois
que j’ai réussi un exploit.
- Espèce d’idiot ! Dis-je avant
de commencer à rire.
Rire ? Ca faisait si longtemps que
ça ne m’était pas arrivé aussi
spontanément, voire même aussi sainement.
- Et dire qu’on s’est
rencontré seulement hier, pensé-je à haute
voix.
- Dis plutôt il y a deux mois à la
fête de Jean.
Je me mets à rougir. Il va bien falloir
que je lui avoue que je n’ai aucun souvenir de ma rencontre
avec lui ou ses chaussures.
- C’est-à-dire que…
- Oui ?
- Je ne me souviens absolument pas de cette
soirée. Trou noir complet… La dernière chose
dont je me souviens c’est de la première gorgée
de vodka que j’ai
ingurgitée.
Il me regarde dans les yeux. En même
temps, vu que nos visages sont toujours aussi prêts
l’un de l’autre et que je maintiens une pression sur sa
nuque avec mes mains pour que la distance reste là
même, ça aurait été assez dur de faire
autrement.
- Tu ne te souviens vraiment de
rien ?
-
Non… C’est Jean qui m’a parlé de ce que
j’avais fait… - Et il
t’a dit quoi ? - Que
j’avais eu le malheur de régurgité la vodka que
j’avais bue sur tes chaussures… - Et de
m’allumer comme une malade ?
Quoi ? J’ai fait ça ? Moi
je l’ai allumé ? Non… Jean me
l’aurait dit… Il doit se payer ma tête. Oui,
oui, c’est ça, il se paye ma tête. Dans un
instant il va se mettre à rire en me disant qu’il
plaisante… Bah alors ? T’attends quoi pour te
mettre à te foutre de ma gueule ? Oh non ! Je
l’ai vraiment fait…
- Plus jamais d’alcool… Plus
jamais… -
Pourquoi ? - Ben parce que
je fais les pires conneries quand j’ai du sang dans mon
alcool… - En même
temps…
En même temps quoi ? Ne fais pas
durer le suspens bon sang. Pourquoi tu t’es
arrêté en plein milieu de ta phrase triple
andouille ?
- Quoi ? Commencé-je à
m’énerver. - Je ne
t’aurais jamais rencontré ce soir-là si tu
n’avais pas bu. Je ne t’aurais jamais trouvé
à croquer et je ne t’aurais jamais
embrassée. - Tu veux
dire…
- Que
j’avais déjà craqué sur toi ce
soir-là… Oui. - Alors,
pourquoi ces réflexions ? Enfin je veux dire…
Bref, tu vois. - Tu n’es
pas la seule à vouloir se protéger.
Je viens de passer de l’énervement
à la béatitude puis de l’énervement,
à nouveau, à l’interrogation en quelques
minutes.
Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de me revoir ?
Pourquoi ne pas avoir dit qu’il était attiré
par moi ? Pourquoi m’avoir laissé
m’énerver et dire ce que je ressentais alors
qu’il pouvait le faire avant ? Pourquoi lui aussi a-t-il
besoin de se protéger des autres ? Pourquoi avoir
été aussi... glacial ?
- Je dois vraiment y aller, Etienne m’a
demandé de le remplacer plus tôt ce
soir…
Ne me laisse pas là avec toutes ces
questions s’il te plaît…
- Très bien… - Si tu veux on
peut se voir demain. - Oui. Pourquoi
pas ? Tu sais où j’habite
maintenant…
Il dépose un baiser, que l’on
pourrait qualifier de chaste, sur mes lèvres en guise
d’au revoir et me laisse plantée là comme deux
ronds de flan devant ma porte. Même si une étape est
franchie, il va rester un long chemin à parcourir avant de
se faire assez confiance mutuellement pour s’ouvrir
l’un à l’autre.